Ouest france décembre 2009

Ici, c’est top. Deux jours avant ma sortie de prison, le travailleur social m’a prévenu que j’avais une place à l’ÉTAPE. Le jour de ma sortie, j’étais installé », sourit Franck. Sa dernière condamnation lui interdit tout contact avec sa famille et du même coup le privait d’un toit. « À la rue, j’aurais été obligé de recommencer des conneries ».

Chez eux, le détenu a sa chambre à l’étage

Thérèse et Michel Lebot s’apprêtent à recevoir Charles, pour un week-end, une dernière fois avant sa sortie de prison.

À l’heure où l’on s’étend sur l’enfermement à vie de certains criminels, des familles accueillent des détenus, le temps d’une permission, le temps de réapprendre le goût de la liberté. Rencontre.

«Ma fille m’a dit : t’imagines si c’est un violeur ? » Thérèse n’imagine pas. Thérèse ne sait pas. Elle et son mari, Michel Lebot, tous deux jeunes retraités, accueillent de temps de temps, à l’occasion d’une permission, un détenu. Pourquoi est-il derrière les barreaux depuis dix ans ? « Je m’en fiche », répond aussitôt Michel. « Savoir ou pas, ça ne changera pas ma relation avec lui. » Lui, c’est Charles*, 63 ans, une longue détention, des liens familiaux cassés et une sortie de prison imminente.

« On l’aide à reprendre pied avec le monde extérieur ». Un sas avant de renouer avec la liberté, une passerelle entre la prison et l’extérieur. Entre ces deux rives, une jolie maison dans une bourgade du nord de Nantes. Au premier étage, Charles a sa chambre et sa salle d’eau. Il est venu pour la première fois en septembre. « Quand la porte s’ouvre, qui va-t-on trouver derrière ? Ce n’est pas facile mais on sait que l’appréhension est de part et d’autre. » D’une voix amusée, Thérèse et Michel racontent leur émotion mêlée d’inquiétude et d’embarras.

Dans cette rencontre singulière, rien n’est improvisé. L’association l’Étape travaille depuis un paquet d’années auprès des détenus et pilote depuis 1995 ce réseau d’accueil en famille, unique en France. Deux éducateurs cogitent longuement le projet avec le détenu qui a émis le souhait de vivre quelques jours dans une famille après l’accord d’un juge de l’application des peines. « Il doit être volontaire, il doit avoir réfléchi sur l’acte qu’il a commis, accepter d’en parler », précise Philippe Rongère, directeur de l’Étape. Une préparation garante du succès de la mesure. « Les échecs sont rares. L’an dernier, un détenu n’est pas rentré. Un autre accompagnement a dû être interrompu à cause de difficultés relationnelles. »

La première fois, l’éducateur conduit le détenu dans la famille. « Ça facilite les choses », sourit Michel. « Il alimente la conversation autour d’un repas ». Après c’est le grand saut. Puis, les week-ends défilent, la confiance s’installe. « Quand Charles arrive maintenant, il dit : je monte dans ma chambre ». Avec Michel, il taille les rosiers, plante les pommes de terre. Avec Thérèse, il va au cinéma et parle de la prison. Elle essaye d’écouter, de deviner ses désirs. « Il m’a dit qu’en prison on perdait le goût de tout ». Déguster des huîtres, écouter le crépitement d’un feu de cheminée. « Il n’osait pas nous le demander la deuxième fois qu’il est venu. Gêné par notre hospitalité. Mais il voulait voir la mer. Nous sommes partis ensemble. Au restaurant, il s’est levé et a payé la note ! », s’étonne encore Michel.

Partager le quotidien, c’est aussi rencontrer les voisins, la famille, les amis. « Il n’a pas compris pourquoi on l’accueillait le week-end de Pâques. » La peur de ne pas trouver une place, la peur du regard de l’autre, de son jugement. Après des années tuées entre quatre murs d’une cellule, le détenu a une piètre opinion de lui, dégradée, dévalorisée. Là, il rencontre des hommes et des femmes qui ne portent pas de jugement.

Et puis arrive cette question évidente, insistante : pourquoi ? « Charles nous l’a demandé plusieurs fois. Notre entourage aussi. Pourquoi ? On ne le sait même pas », sourit Thérèse. Il faut remonter le fil du temps pour comprendre que leur vie est balisée par des engagements. Lui était élu à la mairie, elle présidait une association. « Un jour, on a été approché par une autre famille. On s’est dit pourquoi pas venir en aide à ceux qui ont connu des embûches dans la vie ».

Syndicalistes, militants agricoles, catholiques pratiquants, ils sont une dizaine, ce soir-là, réunis pour échanger autour de cette expérience, inattendue. Tellement à contre-courant d’une époque où l’on parle davantage de détention de sûreté pour criminels dangereux. « Peut-être que dans une toute petite mesure, on participe aussi à lutter contre la récidive. » En apportant l’espoir d’une autre vie.

D’ailleurs quand un ex-détenu est à nouveau incarcéré, c’est vécu comme un échec. « Ça nous a foutu un sacré coup », raconte Donatien, 73 ans qui a sauté dans l’aventure il y a belle lurette. Il raconte sur un ton badin, le jour où un détenu lui a lancé à la figure un « Je te coupe la gorge. » « C’était une réaction de sortant de prison. On est resté calme. On a fait comme si de rien n’était. »

Dans leur maison de campagne, Jean et Thérèse recevront une dernière fois Charles avant sa remise en liberté. Et après ? « Notre maison reste ouverte. »

Marylise COURAUD.

Photo : Frédéric GIROU.


« Un appart, c’est grandiose en sortant de tôle »


Depuis 50 ans, l’association l’ÉTAPE travaille auprès des sortants de prison. A l’origine, ce sont des bénévoles qui avaient installé des lits dans un baraquement à Nantes pour recevoir des ex-détenus.

La ministre du Logement, Christine Boutin, sera à Nantes, vendredi 10, pour parler des sortants de prison. Reportage à l’ÉTAPE, à Nantes, qui accueille des ex-détenus.

Reportage

Michel a apporté des chocolats. Il a rendez-vous à l’association L’ÉTAPE, au troisième étage d’une tour des quartiers Nord de Nantes. Il est sorti de prison, cet hiver. « Huit jours avant, j’ignorais où j’allais dormir. L’association m’a fourni un appartement. C’est grandiose pour un mec qui sort de tôle ». Enthousiaste, déterminé, Michel est un sortant de prison de 61 ans, pas vraiment comme les autres. « Au bout d’un mois, j’ai trouvé un appart à Beaulieu. Je suis comme un jeune marié. J’ai le téléphone et une carte d’identité ». Pour les Impôts, la sécu, la retraite, il a reçu un précieux coup de main des gens de l’Etape. Surtout pour un homme qui a passé 28 ans de sa vie en cavale. A sa sortie de prison, après une condamnation pour un incendie criminel, il a fallu tout reprendre à zéro. « « C’est pas simple, concède t-il. Mais je suis devenu un gars honnête ».

« Ici, c’est top »

Lui, a rebondi mais beaucoup de sortants de prison ont du mal à redresser la tête. Chaque année, entre 200 et 400 détenus ont besoin d’un accompagnement renforcé. « C’est certain, il manque des places », assure le directeur, Philippe Rongère. L’Etape ne dispose que de quatre places, actuellement toutes occupées.

Franck, 22 ans, plusieurs condamnations, deux séjours en prison, un avenir en friche. Hébergé, depuis trois semaines, dans un studio, il est convoqué ce soir, pour faire le point sur sa situation. Il est arrivé avec sa bassine de linge, une machine à laver est à disposition dans le hall. « Ici, c’est top. Deux jours avant ma sortie de prison, le travailleur social m’a prévenu que j’avais une place à l’ÉTAPE. Le jour de ma sortie, j’étais installé », sourit Franck. Sa dernière condamnation lui interdit tout contact avec sa famille et du même coup le privait d’un toit. « À la rue, j’aurais été obligé de recommencer des conneries ». Vincent Chauvet, travailleur social, l’informe qu’une place va se libérer à Trajet, une autre association. Le jeune n’y est pas du tout favorable. « Ici, on nous laisse le temps de respirer. On nous donne 56 € par semaine pour les clopes et la bouffe ».

Des places supplémentaires

Et l’avenir ? « Je vois pas comment faire ? Mais à Trajet, on est trois dans un appart et faut travailler mais sans être payé. Ici, tout seul, je m’en sors bien. T’est tranquille, on te donne un rendez-vous de temps en temps. »

Le chemin de la réinsertion peut être long, ardu, et le logement, qu’une étape. La ministre du Logement, Christine Boutin, a promis des places supplémentaires pour les libérés de prison. Six places en Loire-Atlantique, l’un des départements pilote. « C’est peu », remarque les travailleurs sociaux. « Ce qui est nouveau, c’est la création d’une place pour les personnes sous surveillance électronique mobile », nuance Philippe Rongère. Mais il « existe aussi d’autres solutions. Éviter l’incarcération des personnes condamnées à de courtes peines et mieux préparer la sortie ».

Marylise COURAUD .